Sociologie pour tous

Lettre ouverte de Claude DUBAR _ au sujet d'une affaire de plagiat en sociologie ...

Lettre ouverte de Cladude DUBAR, abondamment relayée dans les réseaux de chercheurs, laude Dubar au sujet d'une récente affaire de plagiat en sociologie, qui implique le Vice-président de la section 19 du CNU (//blog.educpros.fr/pierredubois/2010/12/02/copier-et-coller-sans-guillemets/).

 

Claude Dubar, Professeur émérite de sociologie Ancien président de la Société Française de Sociologie

Comment en sommes-nous arrivés là ?
A l'heure où nous découvrons un cas de plagiat manifeste de la part d'un professeur de sociologie français, vice-président de la 19è section du Comité National des Universités, élu syndical ayant refusé de démissionner à la suite de la découverte d'un scandale d'autopromotions généralisées de ce comité en 2008-2009, il est temps de proposer des éléments d'analyse de ces dérives éthiques, déontologiques et scientifiques frappant un groupe professionnel - les enseignants-chercheurs de sociologie-démographie en France - dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils n'avaient pas mis en place les règles suffisantes qui auraient permis d'éviter cette crise.
Rappelons brièvement l'engrenage des faits. Le point de départ semble en être la publication des résultats des promotions décidées majoritairement par ce Comité (19è section) au terme de ses deux premières années de mandat. Les enseignants-chercheurs de sociologie constatent tous -grâce à Interne t- que quasiment toutes les promotions aux plus hauts grades ont été attribuées à des membres du Comité, que des collègues réputés ayant publié des travaux de qualité ne sont pas promus (ou qualifiés) alors que d'autres aux publications plus modestes le sont, que des sociologues se rattachant à certains courants de pensée sont systématiquement éliminés et qu'aucun critère précis ne peut être avancé par les membres du bureau de cette 19ème section di CNU. Des voix multiples se font entendre, notamment de la part des Associations (Association Française de Sociologie, AFS, et Association des Sociologues Enseignants du Supérieur, ASES), des Syndicats (SNESUP et SGEN notamment) et une pétition appelant à la démission de tous les membres du Comité est signée par plus des deux tiers des enseignants-chercheurs de sociologie. Une majorité des membres du CNU finit par démissionner mais quelques élus irréductibles s'y refusent (ainsi qu'une majorité de « nommés » par le Ministère) provoquant une crise dans la discipline.
C'est alors que, constatant que de nouvelles élections étaient impossibles, les Associations tentent, sans succès et avec quelques divergences d'appréciation, de constituer une liste de remplaçants des démissionnaires susceptibles d'être nommés à leur place par le Ministère. Les nouveaux nommés apparaissent alors et suscitent la perplexité (la plupart sont inconnus des lecteurs des revues scientifiques de la discipline) : les élections à la présidence et au bureau la confirment : les anciens non-démissionnaires sont reconduits comme présidents et vice-présidents du Comité... La montagne de protestations a accouché d'une souris de changement (le président n'est plus le même, les syndiqués sont l'exception). Les résultats de la session suivante semblent moins contestables que ceux des précédentes mais les discriminations à l'égard de certains « courants » ne sont pas disparues.
Pour comprendre, il faut retourner en arrière. Et d'abord constater que les « nommés » par le Ministère, dans le collège des professeurs, en 2007, contrairement aux pratiques antérieures, appartiennent tous à la même « chapelle » ou « secte » réunie autour d'un personnage qui a fait et fait parler de lui, Michel Maffesoli. Cette nomination s'est faite contre l'avis de toutes les « personnalités » consultées. Ce fut pour moi une vraie surprise que de voir cette liste de nommés : j'ai pensé à une provocation du pouvoir politique tant il était manifeste que le souci n'était pas de représenter les grandes sensibilités du « milieu » - et encore moins ses grands champs de recherche : travail, famille, école, religions etc.- mais de frapper les esprits, d'avantager un clan, de réparer ce qu'on voulait faire passer pour un préjudice (cf. ci-après). Les nominations étaient non seulement politiques (elles l'ont toujours été plus ou moins par le passé) mais polémiques (au sens strict du terme) : elles constituaient une prise de position provocatrice en faveur d'une forme de sociologie et d'un type de pratiques professionnelles considérées non seulement comme très minoritaires mais comme contestables par la grande majorité des sociologues français.
Il faut à nouveau revenir en arrière. Plus précisément à « l'affaire Tessier » en 1999. L'événement est bien connu : la soutenance dans l'amphi Louis Liard de la Sorbonne d'une thèse de Madame Elisabeth Tessier (inscrite sous son nom de jeune fille), astrologue célèbre, sous la direction de Michel Maffesoli et devant un jury composé notamment de rapporteurs proches du directeur de thèse ayant rédigé des autorisations de soutenance sibyllines (20 à 30 lignes) et ne permettant, en aucune manière, de savoir quelle est la thèse présentée. Or il se fait que le président (un astrophysicien) de l'Association de Défense de la Science ayant été averti de cette soutenance par un collègue de Paris V avait prévenu la presse et que l'amphi était rempli de journalistes. Quelle ne fut pas leur surprise de constater que Madame Tessier défendant l'astrologie comme discipline « scientifique » était proclamée docteur en sociologie avec la mention très honorable ! Les journaux s'étant emparé de l'affaire, les articles de collègues se multiplièrent demandant majoritairement l'annulation de cette soutenance. Il fut même constitué un contre jury composé de sociologues, philosophes et physiciens incontestables qui rédigea un très long rapport démontrant le caractère insoutenable des propositions principales de cette thèse de plus de 900 pages.
Je voudrais rappeler un épisode significatif de cette « affaire » : la réunion convoquée par la Société Française de Sociologie (qui se transformera an AFS) et l'ASES dans l'Amphi Durkheim, en présence de Michel Maffesoli, au cours de laquelle il apparut clairement que ce qui choquait le plus la centaine de collègues présents était le non respect des règles déontologiques et professionnelles qui caractérisait cette soutenance : jury « monocolore » sans spécialiste de sociologie de l'ésotérisme, autorisation de soutenance bâclée et vide, absence de tout ancrage de la préparation de thèse dans un laboratoire etc. Contre l'accusation faite par Maffesoli d'ostracisme à l'égard d'un courant de la sociologie, de nombreux intervenants insistèrent sur le non-respect des règles déontologiques élémentaires d'une préparation et soutenance de thèse. Beaucoup soupçonnèrent les membres du jury d'avoir décerné le grade de docteur (et autorisé la soutenance) sans lire attentivement les 900 pages de bavardages divers (échanges téléphoniques avec le roi d'Espagne et autres clients prestigieux, récits de consultations astrologiques diverses, etc.) présentés comme argumentaires scientifiques.
Le rappel de cet épisode douloureux (la sociologie française fit alors l'objet de nombreux sarcasmes) me permet de revenir encore plus en arrière pour évoquer mes rencontres précédentes avec le « cas Maffesoli ». La première eut lieu en 1983 alors que je siégeais dans la Commission « Sociologie » du CNRS. S'agissant d'évaluer les subventions accordées à des Centres de Recherche, le rapporteur du dossier déposé par Michel Maffesoli pour renouveler celle accordée au CRI (Centre de Recherche sur l'Imaginaire dont il était le directeur) remarqua que les 20.000 francs de l'année précédente avaientt été intégralement dépensés en billets d'avion du directeur pour Tokyo, Naples et Sao Paulo au motif de « conférences » dont il était connu qu'elles étaient destinées à recruter des doctorants avec promesse de leur délivrer une thèse de la Sorbonne. J'en eus la confirmation quelques années plus tard au cours d'un séjour de recherche à Tokyo pour participer à un colloque : un jeune collègue enseignant la sociologie dans une école d'infirmières du Japon me raconta comment il avait été recruté par Monsieur Maffesoli, était venu s'inscrire à Paris V, avait attendu six heures pour voir celui-ci quinze minutes et n'avait plus jamais réussi à le rencontrer. Je ne fus donc pas étonné lorsque, devenu consultant pour la sociologie à la Direction de la Recherche et des Etudes Doctorales du Ministère (1989-1993) je découvris que Michel Maffesoli dirigeait 52 thèses (alors que la DRED insistait pour que les conseils scientifiques limitent le nombre de thésards par professeur à 10 maximum) dont une majorité préparée par des japonais, italiens, brésiliens et marocains, parfois depuis plus de dix ans. Il me déclara pour se justifier qu'il passait des dizaines d'heures par semaine à « diriger » ses doctorants...On m'a dit récemment que le nombre de ses doctorants avait encore augmenté...
Tous ces témoignages ne sont pas anecdotiques. Ils démontrent, dès qu'on les recoupe avec beaucoup d'autres émanant de collègues de la même université, que la transgression par une personnalité d'une éminente université de normes importantes - mais restant souvent implicites - ne provoque, dans une discipline comme la sociologie, aucune sanction sinon une vague réprobation générale sans conséquence
pour le transgresseur. Ainsi un professeur de sociologie peut multiplier les doctorants, ne pas les diriger, les faire soutenir quand même, n'avoir que très peu de docteurs recrutés, ne participer à aucune tâche administrative ou de concertation pédagogique, se faire payer des voyages par des fonds publics pour recruter des thésards ou faire des conférences, sans que rien ne lui arrive. A l'abri au sein d'une petite « secte » de cinq ou six « fidèles » à qui il a décerné des doctorats et qui siègent avec lui pour en décerner d'autres, il jouit d'une totale impunité même s'il est l'objet d'une réprobation diffuse. Toute son habileté consiste à mettre cette réprobation sur le compte d'une divergence idéologique opposant une majorité de positivistes durkheimo-marxistes ex soixante-huitards nostalgiques à une minorité de post-modernes décomplexés et « actuels », affirmant haut et fort la supériorité de la « connaissance ordinaire ».
Car il ne faudrait pas minimiser ce qui peut parfois m'apparaître, en partie au moins, comme un échec flagrant : les efforts collectifs de nombreux sociologues de ma génération pour faire de la sociologie une discipline reconnue, l'émanciper de la philosophie sociale et de l'essayisme mondain, ancrer cette discipline des sciences sociales dans le travail empirique et les méthodes qui ont permis à d'autres disciplines d'acquérir autonomie et reconnaissance : critique des sources et recours aux archives (Histoire), modélisation mathématique (Economie), analyse statistique et comparative (Démographie) exigence d'un travail de terrain dans des sociétés « autres » (Ethnologie). La Sociologie devrait être une discipline d'enquêtes à partir desquelles des connaissances originales sont produites et des interprétations théoriques construites pour rendre compte des données rassemblées. L'est-elle devenue en France ? Il m'arrive d'en douter quand je lis tant de livres qui ne s'appuient sur aucune enquête et ne s'intéressent pas à la logique de la preuve tout en se proclamant « sociologique ». Certes la Sociologie est pluraliste et comprend des traditions de recherche différentes. Certes il y a plusieurs façons « sociologiques » de produire, rassembler et interpréter des données empiriques. Mais elle n'est pas une branche de la philosophie ni un réservoir d'essais construisant des thèses à partir de celles des autres sans aucune référence à des données quelles qu'elles soient.
Et c'est ici que nous rencontrons le plagiat. Non pas comme « dérapage » honteux ou « écart » exceptionnel, mais comme pratique d'appropriation des écrits d'autres auteurs à partir desquels chacun bricole sa petite théorie en faisant croire qu'il l'a inventée. La matière première de la publication n'est plus, dans ce cas, un ensemble de données à la fois trouvées, (re)construites et interprétées mais un ensemble de propositions d'autres écrits que l'on vole sans en citer l'auteur. Ainsi on peut écrire, en quelques semaines, un 31ème livre à partir de 30 autres pillés, voire si on est dénué de scrupules (et pressé par l'obligation de toujours publier) faire un livre en présentant la pensée d'un autre sans le citer. Evidemment les évaluateurs (membres de jury de thèse, membres de comité de rédaction de revues, directeurs de collection, jurys d'appel d'offre etc.) portent une responsabilité dans la diffusion d'ouvrages plagiant d'autres écrits. Mais c'est bien l'inexistence ou l'insuffisance de règles claires et de sanctions pour ceux qui ne les respectent pas qui est en question. Si elles n'existent pas, tout est permis.
Comment en sommes-nous arrivés là ? En étant incapables, nous sociologues, de nous mettre d'accord sur ce qui est une publication sociologique et ce qui n'en est pas. En n'étant pas parvenu à nous mettre d'accord sur ce qu'est un travail de recherche sociologique et ce qui n'en est pas. En ne parvenant pas, malgré d'indéniables avancées dans l'organisation (Associations actives, Appels d'offres, Revues à comité de lecture, articles anonymes, évaluations multiples...), à édicter des règles et surtout des sanctions et à les faire appliquer. Il me semblait, à la fin des années 90, que nous étions sur le point d'y parvenir. Je me trompais : il a suffi qu'un collègue ayant transgressé toutes les normes de soutenance de thèse et d'organisation de la recherche soit choisi, contre la sensibilité majoritaire, par le nouveau pouvoir politique UMP comme « représentant » de la discipline (en siégeant au Comité Scientifique du CNRS et en étant nommé avec ses fidèles au CNU) pour que tout dérape : critères de qualification (être ou non proche de la secte), choix de promotion (avoir servi l'hégémonie de la secte), modèle de publication (essai individuel) et, au bout du compte, conception de la sociologie.
Allons, le pire n'est jamais certain. La grande inconnue est la capacité d'organisation, de régulation et de valorisation de la sociologie française parmi les sciences sociales (et en lien étroit avec elles). C'est-à-dire la capacité des sociologues de la nouvelle génération qui accèdent aux responsabilités scientifiques de s'organiser pour sanctionner les manquements manifestes aux règles de fonctionnement d'une communauté scientifique. En ce qui me concerne, je pense que le recrutement local est un des vecteurs de l'accès de personnes incompétentes à des responsabilités. L'autre tare de la sociologie est la médiatisation souvent liée à de fortes collusions avec le Pouvoir en place. Ce sont deux problèmes que l'on peut maîtriser collectivement. J'espère d'ailleurs que la jeune génération, forte de l'expérience de cette crise, saura prévenir sa perpétuation. L'une des conditions du sursaut nécessaire est qu'elle connaisse l'histoire de sa discipline en lien avec celle du CNRS et des universités françaises. Il y a encore beaucoup à faire pour écrire collectivement cette histoire. Souhaitons que les Sites et les Blogs -comme celui-ci - y contribuent dans les prochaines années. Il est temps d'éclairer les lanternes pour éviter d'en arriver là, à nouveau.
Paris, 11/12/ 2010


17/12/2010
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